Au gré des flots

« La douleur se fait tellement intense qu'elle semble se dissiper peu à peu... Ma jambe... une souffrance indescriptible, une pression infinie, un hiatus organique submergé par des litres d'eau salée... »

L'homme était seul, dans un recoin de la salle des machines, paraissant à l'agonie. Il gémissait, tirant faiblement sur sa jambe qui, déjà, avait l'air d'un pauvre boyau à saucisses. Il était prisonnier ici depuis d'interminables minutes. À la base, il venait simplement colmater un trou dans le kiosque de l'engin, mais une secousse l'avait fait basculer, l'enfonçant maladroitement d'abord jusqu'au pied, puis au genou et enfin, jusqu'à mi-cuisse entre deux tuyaux. Il avait appelé à l'aide maintes fois, mais ses tentatives étaient restées sans succès. Il régnait dans l'appareil un vacarme incessant, à un degré tel qu'on pouvait à peine s'entendre penser.

Le niveau de l'eau dans la salle montait lentement, mais assez vite pour angoisser le sous-marinier. Il se parlait intérieurement, se rappelait tout et n'importe quoi pour empêcher la panique de monter en lui.

« La marine... C'était bien ma dernière chance. La seule vocation ne nécessitant aucune instruction. La seule possibilité qui s'offrait de faire vivre ma famille. Enfin, celle qui allait bientôt naître. Un petit bébé, mon enfant, garçon ou fille, on s'en fiche! Ce qui importe c'est que ce soit notre enfant, le fruit de notre amour et de notre engagement. À mon départ, il ne restait qu'un mois de grossesse tout au plus avant l'accouchement. Enfin, je ne sais plus. La notion du temps m'a échappé. Suis-je loin de ma douce depuis des jours? Des semaines? Des années? M'attend-t-elle toujours? »

Jusque-là, il ne s'était pas laissé aller à la tristesse, mais ces dernières pensées vinrent raviver sa souffrance. De chaudes larmes roulaient sur ses joues, pour ensuite terminer leur périple, mourir confondues dans un océan de désespoir. Pourquoi se retrouvait-il ici, entre la vie et la mort? Qui avait décidé de cela? Était-ce le destin ou bien Dieu qui avaient tracé le chemin de cet homme devant se finir aussi funestement?

Au fur et à mesure que l'eau montait, le matelot se livrait à un véritable combat mental. Il était là, dans cette salle ensevelie, se demandant comment et pourquoi réagir.

«Me battre? À quoi bon! Qui m'attend? Ma femme s'est probablement lassée de mon absence. Pire encore, elle s'est peut-être trouvé un nouvel amant... »

« Délirerais-je? Elle m'est fidèle! Elle patientera, peu importe le temps que je prendrai pour retourner à la maison. J'arriverai, fier et victorieux, ramenant des présents. Décrivant tous les paysages que j'ai vus, toutes les tortures auxquelles j'ai été témoin. Racontant comme nous sommes venus à bout de ces stupides Allemands ! Mais d'abord, je dois me sortir de ce pétrin... »


Il ne s'était pas rendu compte qu'il avait gaspillé beaucoup de temps pour prendre sa décision. Le royaume de Neptune avait déjà grandement envahi le sous-marin en cet endroit précis. L'eau atteignait la cage thoracique du jeune homme. Il recouvra ses esprits et s'emplit d'un courage nouveau.

« Je prends une grande respiration, je plonge dans cette mer, j'écarte ces tuyaux de mes mains et je retire ma jambe de cette emprise métallique. J'aviserai pour la suite. »


Le matelot s'exécuta donc, à plus de cinq reprises, sans y arriver. Son anxiété renaissante le rendait maladroit et son souffle devenait haletant. Si sa jambe avait pu s'étriquer entre ces deux conduits, elle pouvait indéniablement en ressortir! Mais sa force s'évanouissait par tous ces efforts inutiles.

Soudainement, il sentit le sous-marin descendre en altitude et un grincement sourd retentit. La pression faisait pénétrer l'eau promptement, grossièrement. Le volume de celle-ci augmentait à une vitesse dangereuse. Il poursuivait ses tentatives de libération prenant conscience que le temps lui glissait entre les doigts. Le liquide eut vite fait de l'engloutir presque complètement.

Le jeune homme essaya de se soulever pour pouvoir inspirer une dernière fois, mais il était déjà submergé par l'immensité aqueuse qui s'immisça facilement jusque dans ses bronches. Il fut littéralement asphyxié, oubliant le martyre que subissait sa jambe, il tenta encore de remonter à la surface pour dérober une bouffée d'air.

« Je ne peux mourir ainsi! C'est impossible! Une vie qui jusque-là aurait été insignifiante si tout devait s'arrêter maintenant! »

Animé par la force de l'épouvante, il donna encore quelques poussées. Ces dernières achevèrent de pulvériser les restes de lambeaux de chair qui enrobaient son tibia. Ses pensées n'avaient plus aucun sens, ni aucun mots car son esprit n'était que martelé d'images qui s'enchaînaient une à une, sans ordre précis.

« Mon enfance. Mes souvenirs. Ma maison. Ma famille. Mes amis. Mon enfant. Ma femme. Ma femme... ma femme! »


À un tel stade, même l'ardeur de l'amour ne pouvait plus rien pour lui. Il avait beau lutter, affronter avec ferveur un ennemi qui le cernait de toutes parts, c'était perdu d'avance.

Son corps s'ankylosait progressivement et son affrontement se faisait plus incertain. Le jeune homme voulait survivre! Il avait à peine savouré les délices de la vie à deux, il n'avait pas suffisamment accompli son devoir de mari... Il voulait continuer son combat, mais il était vidé. Il éprouvait des regrets, la honte de déserter des gens précieux derrière lui et de mourir indignement, futilement.

Il s'abandonna à la mer, laissa sa conscience s'évanouir dans les torrents et s'éteignit en quelques instants. Tout son système vital s'interrompit en même temps que son c½ur qui, après une dizaine de faibles pulsations en decrescendo, s'assoupît. Son âme s'échappa dans les flots, laissant place à un silence sépulcral dans la salle des machines.

Cette accalmie fut vite dérangée par le son de plusieurs hommes. Ceux-ci tâchaient de pénétrer dans la salle. Ils vainquirent la pression exercée par l'eau sur la porte, laissant s'enfuir des gallons et des gallons de celle-ci. Ils s'empressèrent dans la pièce pour réparer la brèche dans la coque et pour ensuite découvrir le corps inerte de leur compagnon.

Une minute trop tard, les secours arrivaient. Une minute trop tôt, à peine, le jeune homme s'était laissé mourir. Ainsi va et vient la vie, emportée par les torrents d'une mer sans pitié.

Rosemarie LaFontaine
® & ©

# Posté le mercredi 21 novembre 2007 21:08

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La douleur... physique..?
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# Posté le vendredi 31 août 2007 01:19

Modifié le vendredi 31 août 2007 01:30

dessin6

XD
dessin6

# Posté le vendredi 02 mars 2007 22:15

dessin5

dessin5
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# Posté le vendredi 02 mars 2007 22:12

dessin4

dessin4
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# Posté le vendredi 02 mars 2007 22:11